L'été est lourd et brûlant d'une canicule sans trêve.
Cette nuit de chaleur moite, dans l'appartement abandonné à leur seule ivresse, enivrée de cet affranchissement de ses treize ans, saoule des allers et venues bruyants du contrebas nocturne de la rue criarde et sonore des étés affolés, grisée de son propre désir qui affleure, elle parle soudain.
Brise le silence de leur enfance muette et calme, étouffée au centre de la simple et irréductible scène familiale ; ne peut plus ne pas se répandre en une logorrhée sans fin, au milieu du noir juste épris des lampadaires à deux doigts de la fenêtre sur les trottoirs coupés de cris stridents de ces étés trop chauds où plus rien ne peut contenir le trop-plein lentement, longuement, accumulé des vivants.
D'elle aussi, la fièvre et la nuit et l'appartement où ils sont seuls, couchés dans les lits côte à côte, fait s'éveiller la folie et se répandre l'excès, bouillon confus du crâne et de la chair trop collante, trop lourde à porter, où rejetant les draps, on voudrait mettre les os même à nu pour se soulager.
Le lui en parle, sans qu'il n'y sache rien, n'en ait jamais rien su.
Du corps.
Non plus le corps de leur enfance, celui qui joue, qui guette, qui court, se dépense en rires et larmes sans drames, ni celui qui se tait aux tables pesantes, ou lutte contre le sommeil et l'ennui des longues heures d'écoles.
Mais du corps qui désire, de la chair qui transpire, de l'âme du tourment. S'abandonne à sa propre turpitude, mais sans jamais la nommer sienne, parle de celle des autres.
Lui en qui elle a maintenant suscité le désir, la soif de cet été sans ombre dans la nuit noire, la volonté mal annihilée de cette enfance déserte, des silences étouffés.
Tour à tour parole, tour à tour silence et énigme sans oracle, elle n'ignore pas davantage le faire attendre, atermoie, contourne, glisse ; relance. En disant à peine, et jamais à l'essentiel, passe les idoles une à une en revue pour en briser les images. Mais toujours retient l'ultime clef.
Alors, il surprend en lui des sentiments qu'il ne peut nommer : la fascination et la frustration, la souffrance de cette mort inconnue d'une vie d'enfant muet.
Mais son ivresse découvre maintenant une nouvelle voie, explore de nouveaux chemins : elle le sent maintenant en son pouvoir, se tait, se refuse à dire, à répondre aux questions qui jaillissent, aux mots qui fusent. Elle l'éprouve dans son désir. Et la nuit à l'approche de l'aube se fait plus trouble que jamais.
Le sexe et l'argent, le pouvoir et la tentation, les rivalités et la convoitise, les rencontres et les ruptures, les amours et les haines : elle le possède dans son désir et jouit de l'envie.
Leurs avidités ne sont pas mêmes mais se tissent à cette heure sans heure corps à corps.
Alors soudain envahi de cette parole, il parle à son tour, se répand sans plus rien y pouvoir. Il pose les questions.
Celles des corps parents.
Soudain il veut savoir. Savoir de quoi de circonlocution en allusion elle ne cesse de dire comme une souillure fatidique des hommes et des femmes, sur qui elle médit maintenant, mais qu'elle laisse dans une obscurité soigneuse et perverse.
Se refuse à le lui expliquer. Prétend que ce n'est pas à elle, qu'il découvrira bien un jour. Brusque enfin : qu'il n'a pas l'âge encore. Que c'est sale, ou aussi bien voluptueux, tel un délice sale.
Plus, et sans qu'il n'ose clairement le dire, mais assez pour se faire comprendre : il veut voir. Il demande à voir le corps adolescent qui a éveillé en lui le tourment. Oter ce qu'il demeure du drap et de la chemise à peine, si elle reste malgré la touffeur.
Se refuse à lui montrer, mais sans que son opposition ne paraisse jamais sans issue. Feint d'être choquée, mais sans que jamais son émoi ne puisse empêcher à l'envie de poursuivre et sembler sans appel.
Voire de façon trouble il voudrait y toucher. Mais ne fait que confusément l'éprouver, n'en dit rien et ne s'en dit rien, ignorant même ce qu'il y aurait à toucher ou à voir sous les toiles agitées et tourmentées des draps et des linges à peine supportés.
Par le langage seul, par les mots qu'elle sait cette nuit de sabbat des mots, elle lui fait rendre sa virginité, le dépucelle en une vaine issue. Viole son enfance, en laquelle il sent entrer le flot du tourment, le flot du désir dans l'existence jusque là demeurée abstraite et secrète des autres.
Il questionne, appelle de nouveau. Et de nouveau elle parle inlassablement, les détruisant un à un en un jeu de quilles méticuleux et secrètement hargneux, de ce qu'elle appelle le mal qui les mène. De la jouissance, qu'elle n'appelle pas de son nom, ni ne sait peut-être, mais sous-entend toujours.
Sur l'enfant elle a ce pouvoir.
Il ne comprend pas ceci : que c'est de sa jouissance à elle, de sa perversité à elle, dont elle parle. De son désir qu'elle éprouve comme un mal. De son mal.
Il est à la limite de la désirer.
Et il y a tant de douleur à l'instant, de cet abîme qu'elle a, cette nuit sans repos, longtemps prolongée jusqu'à l'aurore dissipée, jusqu'au soleil brûlant des rideaux tirés, jusqu'à ce que la voix de retour les appelle, de cette douleur creusée en lui dans l'intimité secrète et mensongère.