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Jean-Claude Bélégou cinéma numérique : LA MUSE 2023 (extraits)

"Quoiqu'on fasse, quelle que soit la volonté d'inventer une fiction, un film est toujours le documentaire de son propre tournage." (A. Bergala Rosselini)

Elle était la femme, le modèle, l'amante, la Muse...

Long métrage durée 1 heure. Ici extrait prologue seul 13'30"

Tourné à la fin de l'été 2023 La Muse est un film en longs plans séquence, pour la plus grande part plans fixes.

La jeune femme, interprétée par Chloé Lindau, incarne l'archétype du modèle d'artiste.

Portrait cinématographique ponctué de séances de poses, d'apparitions nocturnes fantasmatiques, le film a laissé une large marge d'improvisation au moment du tournage.
Si l'artiste n'apparaît jamais directement, sa présence se laisse constamment deviner par sa voix, les bruits de ses déplacements et par instants de ses respirations, l'apparition de ses mains. Ainsi que par les regards caméra de la comédienne

Le texte sous la forme d'un journal de travail d'artiste, constitue avant tout un instantané, un témoignage sur ce qu'est le processus de création, il est lu en voix off par la comédienne. Un son direct s'y mêle par instants. Il est issu des années 1980/85 entre la première exposition (Empreintes/Traces) et l'esquisse du Manifeste Noir Limite. Ce sont donc les années fondatrices de l'oeuvre.

Parce que la création plastique est un acte d’une extrême solitude, non seulement bien sûr physique et sociale, mais plus encore mentale, d’une aridité sans bornes dans la confrontation constante à l’œuvre, parce qu’elle suppose sacrifice d’une part de la vie sociale, de ses certitudes et de ses distractions, parce que l’artiste est livré à l’incertitude constante, au doute aride d’une activité dans laquelle n’existe aucune recette et dans laquelle savoir et savoir-faire sont sans cesse remis en cause, le modèle s’insère comme seule présence humaine dans l’instant vivant de la création. Le modèle est seul témoin de la genèse de l’œuvre, seul à partager humainement ce moment privilégié de la création.

Parce que le modèle est aussi une des sources (les autres étant innombrables et plutôt spirituelles et culturelles) de l’œuvre en accomplissement, il ne joue vraisemblablement pas seulement un rôle de modèle mais aussi de déclencheur de l’acte de création. Ainsi rapporte-t-on Degas ou Rodin laissaient évoluer librement les modèles dans leurs ateliers « croquant » à l’improviste un geste, un mouvement susceptible de déclencher, d’inspirer le désir de faire œuvre

Le modèle entre ainsi seul dans l’intimité de la création, s’immisçant dans la relation de l’artiste à l’œuvre, brisant sa solitude et dès lors devient lui-même objet intime, dans le meilleur des cas complice, même momentané, même malgré lui, quand bien même complice illusoire puisque le souci de l’œuvre reste celui seul de l’artiste..

"Tout en maintenant la tension de la distance entre texte et images, afin que le spectateur puisse nouer un semblant de rapport entre que ce qu'il voit à l'image et le texte, la comédienne est de fait l'incarnation de l'idée de modèle d'artiste, non pas de tel ou tel modèle mais de l'idée même de modèle trois ponctuations, comme des insertions, marquent le déroulement du film. Il faut que ceci commence par le déshabillage du modèle, se termine par son rhabillage, et qu'en plein milieu il y ait un plan type odalisque pose traditionnelle très académique de modèle. Entre tout cela totale liberté et un schéma plus quotidien."

 

 

 

 

 

6 Août
Je relis pour la énième fois "la lettre" en tête des Cahiers.
Tant de choses me touchent dans cette lettre.
Nous sommes le cinq août. Non, le six, et mon travail n'avance gère.
Bouffé par l'angoisse jusqu'au fin fond de mes entrailles.
Diffuse, sourde, omniprésente, violente.
Mon travail n'avance plus. Je te hais parfois parce que j'ai pensé après mon appel au téléphone,- mon dernier - en Juillet dernier que je pourrais bien crever et que cela serait égal.
J'étais au bord de crever, d'étouffer ce jour-là et cela t'indifférait.
L'affiche de l'exposition est tirée.
Je la trouve atrocement triste, austère.
Il me semble qu'elle soit un condensé de ma noirceur.
Je me suis mis à la lecture de Kant.
...
Je fais des prises de vues. Peut-être la seule chose que je fais.
Non, je lis parfois. Les revues, Art Press, Les Cahiers, Barthes.
Je ne l'ai pas terminé. De rien.
Ça n'a rien à voir avec l'an dernier où je brûlais de douleur de ton éloignement, de ton absence.
Non, plus pure : l'angoisse indéfinie, et infinie aussi.
Je sens cela des fois.
Souvent.
Entre les deux.
Tout le temps.
Je ne t'ai pas oubliée encore.
Tu ne savais pas - il y a deux ans - que cela serait ainsi.
Je le devinais.
Il me semble comprendre avec une clairvoyance inhabituée ce que je fais, où je vais, et cela me pèse dans mon travail, pendant les prises de vues par exemple.
Je cuis des tartes aujourd'hui. Aux groseilles et aux poires.
Je prends goût à ces choses-là.
Ta carte postale en un autre temps m'est parvenue.
Ce bouquet de fleurs.
J'ai invité des gens à dîner ce soir. Je pense qu'il est trop tôt pour que je puisse réinvestir mes sentiments sur d'autres.
Que mon deuil n'est pas terminé.
V. dit que je cherchais mes racines.
Que c'était cela que je cherchais dans les livres (je disais dans un rêve qu'il fallait absolument que je les lise tous).
Je pensais encore : je ne suis de nulle part (et c'est par concession et ironie que j'ai convenu du "originaire d'Harfleur" sur la présentation des expositions.)
En réalité, je ne viens de nulle part.
De personne.
J'ai longtemps vogué en ta compagnie.
Je souffre physiquement de la chaleur.
Je n'aime pas l'été.
Je ne sais où tu es. Cela m'est à peu près indifférent.
J'ai voulu aller à Rennes - là d'où tu viens. C'était il y a deux semaines.
Je me suis dit : j'y vais deux jours. Photographier.
Photographier ce lieu-là.
Parce que dans ce lieu-là, il s'est passé quelque chose qui a à voir.
Me touchant.

J'ai mis cette chaise que tu avais brisée dans le débarras.
Malgré tous mes efforts pour réparer cela.
Elle se brise.
Toujours.
A nouveau.
Je ne t'ai jamais écrit depuis qu'en Juillet tu voyages.
Je n'ai même jamais voulu ou pensé le faire.
Seul aujourd'hui je pense à t'écrire et t'écris.
Bien que te sachant ailleurs.
(Mais as-tu toujours la clef de ma parole brouillée?)
Je ne me souviens pas très explicitement penser à toi ces jours d'été.
Les choses sont diffuses, profondes, diluées dans ma chair ; pénétrées en dedans.
Je te vois. Je t'aime.
J'ai le tableau de Chardin devant les yeux.
J'ai été très impressionné par les raies vues Quai de l'Ile un soir de Juin, par leur bouche et leurs yeux, et cette étrange sensation de sourire qu'elles donnent, il est vrai.
Ce qui sur un autre registre me fait penser à la Joconde.
Tellement peur lorsque je vivais avec toi que tout ceci ne se brise, si sûr et si fragile.
Cette lettre adressée
A toi
sans qui
jamais
rien
n'aurait été possible.
Rien
Toi qui voyages
qui aimes, qui respires.
Qui aspires et luttes.
Toi
libre de moi
Enfin.
Peut-être j'aimerais alors que mes images écorchent les autres, leur faire toucher un peu de ce qu'ils refoulent
d'eux en eux
de moi :
la douleur.
- comprends-tu ceci? -
J'ai toujours le tableau devant les yeux.
Je crois parfois que je pourrais me passer de la photographie, mais, ni des images, ni de l'écriture.
Pas de cela en général.

Le bien que me fait de t'écrire. Le bien que tu me fais, toi.
Comme quand tu venais ici.
C'est comme si je jetais ces lignes
sans que jamais tu ne les lises mais qu'en un même temps il était nécessaire que ça te vienne entre les mains.
Sachant qu'en cela encore vit ma liberté, d'aller à contresens de l'histoire, de m'abstenir du présent, de sa réalité.
Sans que jamais cela soit une fuite.
Mais plutôt de la force.
Ma force.
Comprends-tu cela?
Au moins qui est ma vie.
Sur ce papier blanc. Et lisse.
Je me prends à attacher une très grande importance aux papiers. Je lis les catalogues des papeteries :
Vélin, Arches, Centaure, Sirène, Kraft, Vergé, Japon nacre, Ingres...
Comme des noms de fleurs.
J'ai envie de leur dire tout cela des fois.
Je ne le dis qu'à toi.
Qui le sais déjà.
21 Août
La carte est arrivée. C'était ce matin.
Froide, glaciale, chosifiée.
Ce n'est pas vrai : tu n'as pas trop dansé.
On ne danse jamais trop.
Toi, ton désir est tel que cela n'a pu être trop.
Lisse et froide et vide, comme le bleu et le jaune sans nuance de la carte postale n°2579 (Champ d'ajonc en bord de mer).
Je ne peux non plus croire que ce soient ces couleurs-là que tu aurais voulu mettre en image toi (et non "attraper").
Je ne peux penser cela.
Aller et retour en ville en début d'après-midi.
Trouvé un livre soldé de photographies du dix-neuvième siècle.
Un livre anglais. Sur les cent francs (les derniers) que je venais de retirer à ma banque la moitié sont partis avec ce livre. Et vingt-huit en tabac et timbres-poste. Je n'aurai plus de quoi manger.
A nouveau devant moi le portrait de Sigismond Malatesta.
Ta carte est l'image de toute ta distance, toute ton indifférence.
Cette photo-là imprimée, est indifférente à l'homme comme à l'histoire, à la subjectivité. Elle est étrangère. Sans densité.
Cette image-là est à l'inverse du portrait de Piero Della Francesca, et du bouquet de Cézanne posé à côté.
Je regarde la photo de Boubat : "Lella - Bretagne 1947"
Les légendes sont parfois des hommages.
Mars notes.
Sur ces images - papier -
Blancs, Noirs, Gris sur tout par-dessus tout.
Les blancs de l'image comme des trous. Blanc sur la bande son, trous dans la mémoire.
Absences.
Ca s'allume et ça s'éteint, clignote, oscille, ne saisit que du vent, du vent chargé de lumières.
Dire : j'ai tout écrit et je n'ai plus rien à déclarer.
Tout photographié et plus rien à ajouter.
Laisser dire, laisser errer, dans ces images à l'image de l'errance.
La vague divague erreur.

Voir dans la nuit du monde.
Souvent fermer les yeux.
Ne plus qu'imaginer ce qu'il en sera de l'image autre que ce qui bouge encore, trop plein de vie encore, dans la fenêtre.

Si je vis de la photographie?
J'en vis, j'en meurs.
Je regarde furtivement "mes" photographies :
trop de vécu là dedans, elles ne peuvent m'être qu'insupportables.
Mon regard sur ses yeux.
Clairs. Je dis :
Quelque chose de très ambigu, très dérisoire comme des images.
Qui sans cesse se cogne, plafonne au réel - affrontement dont personne ne sort vainqueur - ni rien : la photographie.


Mes yeux sur ces images d'elle.
Sur son silence.
Sur leur lumière.
De ces images que je voudrais qu'elle aime
- follement.
Elles - sont la négation de ces images,
des images d'elles
Leurs images
mes images.
sans cette tension : plate tautologie, redondance
comme la nature.
Le naturel - la nature est déjà bien assez comme ça.
Elle est.
Trop d'existence.
28 Juin.
Comment faire, comment vivre?
Je dis que je vais arrêter de faire de la photo pendant un mois et lire. Je dis ça parce que j'ai besoin de pensée. Je dis que j'aime.
Ajouter à cela que, théoriquement, je me sens perdu, sans plus aucune référence.

Non pas donner de nouvelles solutions à des problèmes anciens ou nouveaux mais créer des problématiques sans solution. Telle est seule, l'histoire, non téléologique.
Doute qui dure, m'ébranle, me vide, me mine.

Il me semble que j'aie envie de faire autre chose.
19 Janvier
La peur d'écrire.
La peur de faire des photographies.
La peur des images maintenant.
La peur qu'à force d'écrire, proclamer " ne plus croire aux images" je n'y crois réellement plus.
Peut-être plus intellectualiste encore que jamais.
Le Designo - pas le Colori.
En quelles images puis-je croire encore? En quoi puis-je croire encore? Là est la question.
Car lorsque je me défendais : "ne plus y croire" j'y croyais donc encore, de biais au moins.
Mais maintenant que cette conviction m'emplit au point d'être ma seule conscience...
L'image qui soit sa destruction, qui s'éteigne d'elle-même comme latences d'où elles ne sortiraient jamais, dont jamais plus personne - et surtout pas moi - ne les extrairaient plus.
Je risque de devenir trop consciencieux : reflets, flous, fixité, trop facile quand on en connaît la manière.
B. ne comprend pas cela : que j'aie besoin d'entrer en crise.
...

Il faudrait en finir, qu'éclate cette chose, que se comble ce creux : l'empreinte - et la trace avec.
28 Juillet
Suspension de l'action. Epochée.
Trouver la mesure, le sens, du Tragique.
Dire ceci : notre tragique, notre dérision, aussi confidentiellement qu'une nuit à parler avec une femme.
Dire cela : notre anatopisme.
...
Méditer le tragique.

"Ame te souvient-il..." (Verlaine). 


Entre l'attitude philosophique et l'attitude du photographe il y a sans doute cela de commun : être contemplatif, se tenir extérieur à l'action, mais y être et la voir, la saisir, la penser, l'avoir.

Quelquefois je m'effraie de me laisser aller au plaisir des images : l'autre jour ainsi en feuilletant avec B. je ne sais plus quelle revue de peinture, l'admiration - puis, d'un seul coup le sentiment de la fatuité, de la facticité.
Ainsi cela m'arrive dans les musées : me laisser happer par l'image, la peinture la photographie, la gravure puis soudain un terrible fossé, une nauséeuse cassure.
Parfois avec mes propres photographies.

La musique encore trouve quelquefois grâce "à mes yeux", si impalpable soit-elle. Je ne pense pas que ce soit hasard si Sartre a choisi dans la Nausée la musique comme noeud salvateur.
Mais les images?
Tu veux une image? Images pieuses, images sales, images sages...
Une image.
4 Novembre
F. est venue.
Examiné les photographies que j'ai faites d'elle les 17 septembre au Tilleul dans la mer et 29 Octobre chez elle.
Parlé de sa révolte, sa réaction cassante lors de notre dernière prise de vues par opposition à mon rythme (ce que F. appelle la "ballade" c'est-à-dire la recherche continuelle et incertaine de poses, de points de vue, de cadres, d'expressions) qui est mon fonctionnement photographique.
Double révolte : celle de F. parce qu'elle m'a ressenti tyrannique, brisant son désir, son plaisir, qu'en cet acculement réside une part d'au-delà de soi-même et du monde qu'il faille souffrir pour atteindre cette plénitude au dénouement de l'image.

Décalage effectif des jeux d'intérêt : c'est essentiellement dans le jeu de la prise de vues, de la pose, la situation vécue que F. cherche son plaisir. C'est rigoureusement et monolithiquement dans le champ de l'image que je cherche le mien. Dans l'après. F. cherche à "se rassurer sur son existence" et s'insurge de cette distorsion entre son être et l'image, ce qu'elle désigne comme perversion.
Perversion : isoler une tendance, un stade, normalement moyen ou moment par rapport à une fin, en l'isolant et le prenant comme fin en soi.
Qui est pervers?
23 Juillet
La photographie me tisse ce fil perpétuel à mon passé.
Je suis le perpétuel témoin de ma vie, mon propre détective qui me file moi-même, rien de ce que je fais ne peut m'échapper.
Photographe semblable au dyspeptique de Nietzsche, je ne peux jamais en finir de rien. Tout est constamment remis sur le tapis par ces images que j'accumule derrière moi comme un escargot son filet de bave.
Passé toujours présent, fixé.

Elles, passées, toujours trop présentes : mon oeuvre "actuelle".
23 Janvier
Souvent l'attirance de la mort, la mienne.
Je m'étonne toujours de tant de noirceur en moi.
De tant de peine à vivre et au plaisir.
Ainsi, comme à l'instant dans ma chambre noire, au sein même de mon labeur qui devrait m'être joie pour seul pouvoir me soulager de quelque peine.
Ainsi à cause de quelque découragement fréquent pour quelque mauvais tirage, mauvaise image, ou quelque éclair de conscience d'absurdité.
Et bien davantage : de danger
- Quoi?
Jusqu'où pourrai-je aller de ces images, de leur noirceur, leur artifice, leur violence, leur sensualité.
Quelque chose comme une obscénité général qui me fait peur.
Pourtant savoir qu'un jour il faudra aller jusqu'à écorcher les choses.
- A tant vivre écorché.
Et je pressens le danger de ma folie.
24 Janvier, lettre.
Etre là face à la houle inspire une idée du monde, de sa liquidité, de son inconsistance, de son rythme, son mouvement, ses pulsations.
Une certaine idée des autres également.
Etre là face à la mer - ceci ne m'arrive jamais en mon pays.
Je ne m'y arrête pas ainsi qu'aujourd'hui, abrité du pare-brise de la voiture, face à la houle.
Je ne m'y retiens plus.
Il me suffit grandement de savoir que cette mer est là, qu'elle existe.
Ce qui est impressionnant présentement : ce sont les creux.
Cette façon qu'a la mer de se creuser et s'emplir à nouveau.
Cette façon de se rouler sur soi, de ramener du vide en soi, vider emplir.
Les vestiges des brise-lames plus au nord - semblables aux piquets des rizières du sud-est asiatique.
Mais, cela tu le sais, nous ne sommes pas ailleurs qu'en Seine-Maritime.

Ici, il me faut l'imposition d'une semblable oisiveté en même temps qu'une inhabituelle propension à revenir sur ces choses-là depuis quelques semaines : éprouver de nouveau le sentiment confus de l'attente, du désoeuvrement, du ressassement, la nostalgie, le retour à soi.
Un signal est planté là face à la mer dont on ne peut bien comprendre l'utilité, signal caduque.
Je ne te trace pas ces mots pour te mener à t'épancher (avec moi) sur mes états d'âme (qui sont parfois je l'avoue des états d'âne) mais parce que peut-être mes images viennent de là et y retourneront, à cet état chaotique, liquide, du monde.
Pour que tu saches, que tu sentes.
Qu'ainsi tu éprouves dans quel ensemble lacunaire se situent ces photographies de toi en Juillet de l'année dernière, à quel point tu y points, tu y éclates quelque chose que j'ai tout d'abord refusé, quelque chose comme de la joie, du bonheur.
Qu'ainsi vraisemblablement tu mesures à quel pôle ces photographies de toi sont différentes de mes autres images et que cela sans doute provient de ce que tu es davantage de ce que je suis, et, de ce que nous sommes dans cet élan que tu me donnes envie de partager au moment où je suis captatif.

Mais la réalité est d'un monde tellement plus confus et davantage complexe qu'on ne le poserait ainsi.
La mer ressasse, rumine ses moutons d'écume.
Urgemment dire.

Ce qui m'intéresse d'abord et fondamentalement est la beauté.
Le joli plutôt me trouble, m'inquiète, m'agace quelque part, m'est générateur de soupçons - sur moi-même évidemment.
La beauté serait ailleurs qu'à la superficialité du joli :
L'émanation de cette unité si précisément troublante, émouvante du corps et de la conscience, de la sensualité et de la pensée.
Pour ces raisons te photographier est dans mon errance un défi de cette sorte un peu nouveau.
Et j'aurais, je le confesse, quelquefois envie de mettre un peu de noirceur là-dedans, une pointe de douleur.
Et je réclame de la confiance.
Sentiment également à l'origine de cette écriture d'aujourd'hui : besoin d'approfondir, comme la mer ses creux et ses pleins, cette complicité qui doive faire que nous puissions sonner sans fausse note, sans faux accord.
Il fait froid dans le monde présentement.
Tandis que face à toi me revient le désir de ces vues douces et lumineuses, paisibles et sensuelles de paix et d'harmonie. De bonheur?

Post-scriptum : Tu ne semblais pas être à l'aise ce matin, pourquoi?
Paris, Avril
Par dessus les banquettes - vides
des regards se cherchent
Mais personne ne parle à personne.
Ni ne vais vous voir
ni ne vous adresse la parole
ne m'assieds ni à vos côtés
ni vis-à-vis
Seuls mes yeux sur vous se figent en vain
Car je n'ai rien à vous dire
Car plus rien je ne sais
Ni de ma vie ni du monde
Et mon crâne est un galet
Dans lequel le sang irrigue en vain.

Seulement quelques visages te saisissent et tu es incapable de nulle autre chose, pourtant plus propice, que te river inerte et figé sur ce regard qui ne peut que te craindre sans que cesse - la fascination.

Une chaleur intérieure te hante et qui t'étouffe.

Je ne sens plus le chaud ni le froid ni ne prends dorénavant le temps de me nourrir.
Ce corps est comme mille ans que je traîne
"et mille ans pour toi sont pour l'esprit comme un jour" (Hegel)

A tout jamais il me semble s'est rompu le fil de ma pensée

Tu vois et cependant plus rien en toi ne bouge
ne ressens plus nulle vie.

Vous êtes toute de noir vêtue mais je ne vous connais pas
pour pouvoir partager votre deuil ou célébrer votre joie.
15 Mai
Je regardais le film dont je n'avais pas vu le début et n'y pouvais comprendre rien.
Mais a-t-on jamais vu le début de la vie?
5 Juin
Comme une barre diffuse dedans en travers des yeux.
Davantage encore quand je regarde la lumière
le ciel.

Ecrire c'est essayer de faire comme si les choses, les faits et les gens, mon crâne autant que mes rotules pouvaient à nouveau se dire, s'énoncer. Comme s’il y avait à nouveau ce savoir, ce pouvoir d'énoncer les choses comme dans ce langage haché que j'ai seulement peine par lueur à atteindre.

Chambre noire - antichambre de la mort. Caveau où le temps n'est plus compté.
Bouge illuminé de sombres lanternes rouges.

Les voyages : déplacer du vent, du vide.
7 novembre
La photographie est affaire de surface, d'apparence, de donné à voir.
S'attacher à la surface des choses.
La surface tendue - la peau - à fleur.
Dénudée, vive, à vif. Là où la surface se met à nu, se dévêt, offre à voir la fragilité de ses limites, des limites du dedans et du dehors, de la peau et des entrailles, où elle se met en péril et met notre extériorité - nous sommes si irréductiblement extérieurs les uns aux autres et au monde - en péril, en crise, en désir.

S'attacher à la peau, à cette matière du corps, la peau, pilosité, yeux, cheveux, muqueuse, corne.
Là où nous ne pensons plus au-dedans de nous, là où ça fond entre nous et le monde.

Ce qui reste douloureux, dans la proximité, la captation, c'est la distance qui demeure.

Remuer notre chair, le seul monde, seul réel des corps.

Mettre à nu le dehors pour que s'y donne le dedans, que s'y dessille la conscience, parce que nous avons été jetés là et que nos yeux tiennent à distance, à respect, ce monde. Nous sommes dans la civilisation du regard, de la maîtrise, de la distance.

Crever la surface du corps.
Crever la surface.
Crever le corps.

Dire le corps, dire le mal. Le mal dehors dedans.
Dire la distance irréductible de ma présence au monde.
Dire la proximité pour dire la distance.

Combien c'est loin.
L'en corps.

Terre, eau, feu, air... Les forces cosmiques archaïques, résident dans ces matières : celle dont nous sommes faite, carne ; celles dont la chair est faite et où la chair se nourrit.
En ce tellurique métabolisme du vivant et de l’inerte, vacillent l’être et le néant, produisant en nous ce vertige sismique des grandes catastrophes et des grandes gloires de nos existences. Ecran noir sur l’abîme de la communion, proximité de ma main démiurge sur ce corps, distance du divin à notre destinée animale.
La vie est une secousse entre deux abîmes, la mort n’est ni derrière nous, ni devant nous : elle est en nous, poison de notre naissance, germe de nos maux, de nos violences, nos autolyses, nos génocides, notre barbarie.
Silence et trouble éternité.
Extase moment sublime de ravissement et de perte de soi, révélation impossible, transcendance entrevue, transfiguration insupportable de l’existence.
Sacrifice du corps à l’art : mi-simple, mi-feinte ; mi-offerte, mi-secrète ; mi-ronde, mi-déliée ; médium de mes démons, incarnation de l’esprit, sujette à ma main qui l’effleure, la touche, dans cet accomplissement rituel de la prise.
Elle implore seulement ces gestes : modeler son corps, en ployer les membres sur le sol, le courber sur le drapé, l’ouvrir, fermer, le tendre, le mouler, façonner sa peau.
Je règle sa chair ; j’applique, forme, déforme tend plisse le voile noir au long de son corps, entre ses membres, le glisse dans la bouche entrouverte, à l’intérieur des doigts, le lisse au creux de la poitrine. Le voile, seconde peau triturée, que j’étends sur son épiderme à vif, à nu, méandre de tripes autant que suaire, déchirure, la cicatrice.
Interstice, brèche dans la chair, sur la peau, ouverture, en dedans,
Noir linceul sur notre deuil à tout jamais, sur notre écart irréductible à l’autre et au monde. Joie d’enfer sur cette matière charnelle.
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